« Le loft sert à dégoûter les joueurs indésirables » / Ma vie de joueur pro / Épisode 2 / SOFOOT.com



Formé à Auxerre puis passé par Amiens, Orléans, Nancy, Angers ou encore le Red Star la saison dernière, le milieu de terrain Loïc Puyo (31 ans) a décidé de prendre la plume, pour So Foot, afin de raconter son quotidien de footeux. Après avoir évoqué la vie d’un joueur libre lors d’un mercato, il se replonge dans l’enfer du loft, qu’il a vécu à Angers il y a deux ans.

Ça n’est jamais plaisant de devenir celui que l’employeur ne désire plus dans ses rangs. Je m’étais retrouvé dans ce statut peu enviable en 2018, lorsque j’évoluais au SCO d’Angers. On se retrouve alors écarté et placé dans un « loft » à l’écart du groupe professionnel, souvent dans un vestiaire du centre de formation, seul ou avec d’autres compagnons d’infortune. Pour planter le décor, j’étais un joueur d’Angers depuis une saison. Je n’avais fait que huit petites apparitions en Ligue 1 et trois titularisations en Coupe. On ne va pas se mentir, c’était un maigre bilan. Mes performances n’ont pas été mirobolantes, mais auraient sans doute mérité plus de considération. Toujours est-il qu’au mois de mars, une pubalgie s’était déclarée et, voyant mon temps de jeu famélique ne pas évoluer, j’avais préféré stopper ma saison pour pouvoir me concentrer à 100% sur la préparation de la suivante, afin de ne pas traîner cette pénible blessure. Je suis parti en vacances dans le but de me soigner, afin de revenir à bloc pour le début de la préparation physique le 1er juillet, jour de reprise pour l’effectif professionnel. N’ayant eu de nouvelles de personne côté staff médical ou staff technique, je suis donc revenu le 29 juin à Angers afin de faire un bilan avec le médecin et déterminer mon programme de reprise.

« Mon nom avait carrément été effacé »

Je m’en souviens comme si c’était hier : à peine le panneau Angers dépassé, mon agent me téléphone. Il me demande si je suis apte à rejouer normalement afin d’aller faire des essais, car le club ne compte plus sur moi. Il a terminé son appel en me disant que le SCO allait m’avertir d’une reprise décalée avec l’équipe réserve… Par mail ! Le ciel m’est tombé sur la tête. Un choc tellement violent ! Les dirigeants avaient dressé une liste de huit joueurs sur qui ils ne comptaient plus et qui étaient invités à partir. J’ai effectivement reçu ce sympathique mail deux jours après ! Aucune explication ni information supplémentaire. C’était le début d’une longue saison de galère et d’une traversée du désert. Je suis quand même allé faire mon bilan avec le médecin, qui a constaté que j’avais encore besoin de soins et de séances de kiné. On m’a signifié que j’avais évidemment droit aux soins avec le staff médical des pros, mais uniquement en décalage avec les horaires d’entraînement des professionnels. Donc s’ils s’entraînaient le matin, je n’avais le droit de venir que l’après-midi, et vice versa. Ces personnes avec qui j’avais vécu une excellente année sur le plan humain, on m’ordonnait désormais de ne plus presque les croiser. J’ai donc continué ma rééducation avec Marion, la kiné du centre de formation, où mes affaires avaient été déplacées. Je me changeais désormais au milieu des jeunes apprentis footballeurs.

Un jour, alors que je devais me rendre au vestiaire des pros pour récupérer une attestation, je relève la tête, et mes yeux se posent sur mon (ex) casier. Et là, nouvelle humiliation : mon nom avait carrément été effacé. S’il avait été remplacé par un nouveau nom, j’aurais compris, mais là, symboliquement, on m’avait purement et simplement effacé de l’effectif.

« On dit souvent qu’il n’y a pas d’amis dans le foot. J’ai pu le vérifier lors de cette saison. »

Mes propres voisins de vestiaire n’avaient même pas pris la peine de me prévenir. Pourtant, j’étais ô combien proche de certains. Mais c’est aussi là que l’on peut mesurer certaines relations. On dit souvent qu’il n’y a pas d’amis dans le foot. J’ai pu le vérifier lors de cette saison, condamné au placard. Je n’estimais pas avoir que des amis dans le vestiaire, mais je pensais avoir noué des relations sincères et solides avec la plupart. Mais quand je me suis retrouvé dans ce loft, mis à l’écart, j’ai vraiment vu qui était proche de moi. Et croyez-moi, j’ai vite fait le tour. Avec mes deux collègues d’infortune, Thomas Touré et Saliou Ciss, nous nous étions retrouvés seuls et lâchés par le groupe. Nous ne demandions pas à nos ex-partenaires d’entrer en rébellion, mais au moins de manifester de la compassion. Rien de tel ne s’est produit, c’était chacun pour sa peau.

Club des 27 et cagibi

Nous aurions voulu dialoguer avec ceux qui avaient pris cette décision. Finalement, nous n’avons jamais su pourquoi ces personnes, qui avaient désiré notre venue dans ce club et cette équipe, nous avaient évincés de l’effectif. Quand il a été question d’obtenir des réponses au sujet de notre mise à l’écart, le silence fut bien lourd. Lors d’un échange avec le directeur sportif, on a fini par admettre que ce n’était pas légal au-delà du 31 août, date de la fin du mercato. Le seul motif avancé était d’ordre pratique : nous priver de vestiaire se justifiait étant donné qu’il n’y avait pas assez de casiers pour tous les joueurs. Belle hypocrisie que cet argument ! La seule option qui s’offrait à nous, pour participer à la vie de l’effectif pro, était de s’installer au fond de la salle de soin, dans les casiers des kinésithérapeutes. Autant vous dire un cagibi et surtout une nouvelle humiliation. On était privés de casier, mais aussi de photo officielle et d’invitation pour la soirée de présentation de l’effectif aux partenaires. En revanche, j’avais bien reçu ma convocation pour l’arbre de Noël du club cinq mois plus tard. Belle ironie quand on sait que cette joyeuse fête de « famille » se déroulait le jour de mes 30 ans. Un bien joli cadeau.

Côté symbolique, Thomas Touré en a vécu une belle. Il portait le 27 depuis son arrivée l’année précédente. Lorsque j’ai vu la présentation officielle de Djibril Diaw et que j’ai vu sur son maillot ce même numéro, j’ai directement écrit à Thomas pour lui demander ce qu’il en pensait.

« Peut-être était-ce mal perçu d’être vu en ma présence. »

Il n’était même pas au courant qu’on lui avait supprimé son numéro ! C’est moi qui lui ai appris. Ironie du sort, j’ai entendu dire que Djibril Diaw avait subi le même sort cette saison ! Personnellement, ma rééducation ne se passant pas bien, j’ai dû me faire opérer le 31 août. Bien sûr, aucun appel ni message de la part du staff médical ou du staff technique. Juste quelques messages du peu de joueurs qui daignaient encore discuter avec moi. Peut-être était-ce mal perçu d’être vu en ma présence.
Et quand j’ai enfin réussi à reprendre la compétition en janvier, c’était avec l’équipe réserve. Ma seule joie était de pouvoir rejouer au foot. J’ai participé à huit rencontres. Mais à trois matchs de la fin de saison, le coach de la réserve m’a signifié qu’il n’y avait plus d’intérêt de me faire jouer et qu’il préférait préparer la saison suivante avec ses jeunes. Je pouvais l’entendre, mais l’apprendre la veille d’un match, pour lequel deux clubs de Ligue 2 avaient prévu de venir me voir jouer pour me superviser… Je ne l’ai pas très bien encaissé. Je ne raconte pas mon histoire pour cibler les manières d’agir du seul SCO, mais plutôt pour exprimer et souligner une méthode utilisée par quasiment tous les clubs qui cherchent à dégoûter les joueurs indésirables. Je sais aussi que cette (indi)gestion du personnel n’est pas spécifique au football de haut niveau. Tous les sports pros sont concernés, et même au-delà, le monde de l’entreprise. Quelques clubs laissent à penser qu’ils sont étrangers à ces pratiques. Dans les médias, on les qualifie de « clubs familiaux » . Certains le sont par certains côtés, mais je peux en témoigner, il arrive que dans les bonnes familles, il y ait des fils maudits et des parents indignes !

Par Loïc Puyo, avec Jérémie Baron





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