Burak Yılmaz, le boss fort / Portrait du vendredi / Lille / SOFOOT.com


À Lille, c’est l’heure du croissant. Mais aussi de l’étoile. Chaque été depuis trois ans, les Nordistes ont attiré à Luchin un nouveau Turc dans leur effectif. Il y a d’abord eu Zeki Çelik en 2018, pionnier inconnu de part et d’autre du Bosphore, devenu depuis un modèle d’intégration. Ce fut ensuite au tour Yusuf Yazıcı, une vraie figure locale de Trabzon. Et aujourd’hui, c’est à Burak Yılmaz, légende nationale, de venir garnir cette délégation. Et ce phénomène de cordée n’est pas étranger à l’arrivée de ce dernier : « Quand j’ai appris l’intérêt (du LOSC), j’ai tout de suite appelé Yusuf et Zeki. Le fait qu’ils jouent dans un contexte très favorable et soient heureux a été très important dans ma décision. Je me suis rendu compte qu’ils étaient comme à la maison et qu’ils m’invitaient à venir dans leur maison. » De maison, Burak en a pourtant changé une paire de fois durant sa carrière. En 18 ans de carrière, l’attaquant de 35 ans a déjà fait ses cartons à dix reprises avant de tenter l’aventure dans un nouveau championnat européen.

Une bougeotte qui participe à son parcours bosselé : formé à Antalyaspor, il a la particularité d’avoir joué sous les couleurs des trois grands clubs stambouliotes – Beşiktaş (2006-2008 puis 2019-2020), Fenerbahçe (2008-2010) et Galatasaray (2012-2016) – ainsi que le plus grand rival de province, Trabzonspor. Une sorte de Grand Chelem, certainement bien plus solide que ceux réalisés par Hatem Ben Arfa (OL, OM, PSG, Rennes, Bordeaux), William Gallas (Chelsea, Arsenal, Tottenham), Andrea Pirlo (Inter, Milan, Juve) et même Zlatan Ibrahimović (idem, mais dans un autre ordre). Pour le commun des joueurs, cette frivolité sportive vaudrait quelques bricoles. Burak Yılmaz, plutôt que de plier, s’est au contraire nourri de ces rivalités pour s’épaissir. Et c’est là tout le mystère d’un homme que son pays a élu Kral. Comprendre : « le Roi« .

« Très jeune, il avait beaucoup de caractère. Et en débarquant dans un club comme Beşiktaş, à 21 ans, il fallait mieux en avoir. » Jean Tigana

Tête de lard et frappe de mule

Un privilège qui n’est pas donné au premier venu. Il succède à ce titre à Tanju Çolak, attanquant légendaire de Galatasaray et de Fener dans les années 1990, et Hakan Şükür, le meilleur buteur de l’histoire de la sélection. Son jeu, tout en engagement et en puissance n’y est pas pour rien non plus. « Burak, c’est un guerrier, décrit Aurélien Chedjou, coéquipier à Galatasaray. Sur chaque action, chaque ballon, il ne lâche pas. Aujourd’hui, à 35 ans, il ne peut plus presser comme un fou. Mais le joueur que je connais, c’est quelqu’un qui n’accepte pas de perdre. » Ces qualités athlétiques, mais surtout mentales, c’est exactement ce qui a plu à Jean Tigana, quand il fait venir au Beşiktaş en 2006 un gamin déjà annoncé comme un futur grand. « Avec sa vitesse et sa frappe de balle impressionnante de vitesse et de frappe de balle, je voyais en lui un énorme potentiel, assure le technicien français. Et puis très jeune, il avait beaucoup de caractère. Et en débarquant dans un club comme Beşiktaş, à 21 ans, il fallait mieux en avoir. »

Son premier match avec les Aigles noirs fut aussi le premier en SüperLig pour Stéphane Borbiconi, avec le club de Manisaspor. Et l’ancien messin a rapidement pu se faire une idée du gaillard qui lui était opposé. « C’était un peu la star montante, le joueur en devenir du football turc. Je devais le prendre en individuelle et comme je ne le connaissais pas, le coach (Ersun Yanal) m’avait fait tout un briefing. J’ai découvert un super joueur, grand, bon de la tête, puissant, qui va vite et frappe comme une mule. Un attaquant racé. Mais finalement, ça s’est plutôt bien passé pour moi parce qu’on a gagné 1-0. » Plusieurs mois plus tard, en janvier 2008, le Lorrain voit cet adversaire le rejoindre à Manisa. « En Turquie, ils font souvent des échanges entre un joueur et plusieurs autres dans l’autre sens. Ça m’avait un peu choqué à l’époque, tu reviens après Noël, il y a la moitié de l’équipe qui est transférée, témoigne-t-il. Beşiktaş voulait absolument Filip Holosko, un Slovaque très fort, et donc le deal était 5 millions d’euros, plus deux joueurs : Koray Avci et Burak. Il était jeune, peut-être qu’il a eu du mal à véritablement s’imposer à Beşiktaş. Nous, ça nous a fait nos affaires parce qu’on ne perdait pas trop au change quoi. » Pour le BJK, ce ne sera qu’un au revoir.

« Avec le temps, il s’est forgé une carapace »

Au début de l’année 2019, Beşiktaş recherche un attaquant et son entraîneur de l’époque Şenol Güneş, n’a qu’une seule idée en tête pour renforcer son équipe : faire revenir Burak au bercail, onze ans plus tard. Malgré les lignes sur son CV rendant compte d’intelligence avec la concurrence. Le défi est alors de faire accepter ce retour au Çarşı. Le groupe de supporters ultra avait alors annoncé la couleur sur ses réseaux sociaux : « Que personne ne mette Beşiktaş face à ses grands supporters. Nous défendrons toujours notre honneur et nous n’accueillerons jamais des personnes qui détruisent nos valeurs, ici c’est Beşiktaş. » Sa réputation d’attaquant se jetant très facilement dans la surface adverse pour obtenir des penaltys litigieux est coriace et Burak divise encore une fois. Pour son premier match à la Vodafone Arena face au Bursaspor, la moitié du stade l’applaudit, l’autre le siffle. « Je respecte les critiques et les éloges de chacun des fans de Beşiktaş, régissait-il. Je veux juste que vous sachiez que, dès que j’aurai mis le maillot de Beşiktaş, je serais conscient de la responsabilité qui incombe à un joueur de Beşiktaş et des valeurs avec lequel il apporte. Je me battrai pour Beşiktaş jusqu’à la dernière goutte de ma sueur. » Le joueur paie cependant quelques maladresses médiatiques : « Burak s’est mis en difficulté par ses propos : lorsqu’il a signé pour Beşiktaş, il disait qu’il supportait le club depuis toujours puis lorsqu’il a choisi Galatasaray, il disait que c’était son club de cœur, relate Uğur Meleke, journaliste pour Hürriyet et beIN Sports Turquie. Mais il faut savoir qu’en Turquie, tout peut être très vite effacé et Burak le sait. » La preuve : avec 11 buts en 15 journées, il met tout le monde d’accord et reçoit régulièrement les hommages de ses détracteurs d’autrefois. Dont ceux du Çarşı.

« Il en est arrivé à un point où il maîtrise la pression, et sait l’utiliser pour embarquer les gens derrière lui. » Aurélien Chedjou

Retourner les vestes et fermer les bouches, Burak Yılmaz en a fait sa spécialité. C’était déjà le cas en novembre 2013. Le stade Şükrü Saracoğlu est alors plein à craquer pour ce derby entre Fenerbahçe et son voisin Galatasaray. Le peuple jaune et bleu sait qu’il aura comme à son habitude son rôle à jouer, en assourdissant le plus possible les visiteurs. Mais ce soir, ils ont une cible de choix : Burak Yılmaz. L’attaquant n’a passé qu’une saison chez eux, mais l’expérience s’est soldée par un flop. Et aujourd’hui, c’est chez l’ennemi qu’il empile les pions. « Ce match, il jouait sur un côté, parce que Didier (Drogba) était dans l’axe, replace Aurélien Chedjou, titulaire en défense central du Cimbom lors de cette rencontre. Burak avait les supporters juste à côté de lui, hostiles, à lui hurler des insultes. Lui s’est retourné, a rigolé et a continué son match comme si de rien n’était. » Malgré la défaite (2-0), Yılmaz a ce soir impressionné par son imperméabilité. Et heureusement, parce que cela deviendra au fil du temps son quotidien. « Avec le temps, il s’est forgé une carapace, continue Chedjou. Dans chacun des clubs où il est arrivé, il n’était jamais le bienvenu, mais au moment de partir, les supporters étaient toujours malheureux. » Tigana ne peux que donner raison au Camerounais : « C’est parce qu’il est un homme respectueux qu’il arrive à quitter ces clubs la tête haute. Il donne tout sur le terrain et ne triche pas. » Sans pratiquer de judo, Yılmaz applique un des préceptes : utiliser le poids de ses détracteurs pour en faire une force. Chedjou : « Il en est arrivé à un point où il maîtrise la pression, et sait l’utiliser pour embarquer les gens derrière lui. » Une capacité de résistance qui a fait de lui un leader naturel dans chacun des clubs dans lesquels il est passé. « Il peut pousser des coups de gueule, mais c’est toujours dans un sens positif, continue Aurélien Chedjou. S’il est calme dans la vie, sur le terrain ou dans le vestiaire, c’est quelqu’un de sanguin. Pas pour chercher la merde ou se battre avec qui que ce soit : quand les choses ne vont pas dans son sens où il veut, il sait mieux que personne motiver les gars. » Tous les ingrédients pour plaire à un public plus large que celui d’un stade.

Barbe à papa

En Turquie, on apprécie ces figures d’homme fort, bosseur et qui ne se laisse pas dicter sa loi. C’est ancré dans les moeurs. Burak, depuis des années, est resté fidèle à son caractère. Sans jamais chercher à plaire, il est devenu un des personnages les plus respectés du pays. « De par son statut de star, il a beaucoup de relations, se souvient Aurélien Chedjou. Un week-end, je voulais manger avec ma femme dans un restaurant huppé d’Istanbul et il n’y avait pas de place. Je l’ai appelé et en quelques minutes, il m’a dégoté une table. L’influence et son relationnel sont assez impressionnants. » Comme chaque citoyen lambda que l’on pourrait croiser à Istanbul autour d’un çay, il respire foot, parle de politique et ne garde pas sa langue dans sa poche. On a même pu l’apercevoir se friter avec un chauffeur de bus. Sauf que le footballeur a pu nouer un lien particulier avec le président de la nation, Recep Tayyip Erdoğan. En 2017, l’attaquant s’offre une excursion en Chine. La première expérience à l’étranger de sa carrière. Lors d’une visite officielle, Erdoğan en profite pour aller saluer le Kral en exil et le féliciter pour son bon début de saison : 6 buts en 6 matchs à l’époque. Mais c’est aussi grâce à cette relation qu’il pourra écouter son séjour dans l’Empire du Milieu, tournant au vinaigre après des problèmes familiaux. Le dimanche 16 avril 2017, la Turquie connaît un nouveau tournant. Erdoğan remporte le référendum visant l’approbation d’une réforme constitutionnelle, renforçant largement ses pouvoirs. Lors des semaines précédents, rares sont les personnalités publiques risquant à se mouiller. Parmi les soutiens du présidents, il y a le trio Ridvan Dilmen (légende du Fener), Arda Turan et donc Burak Yılmaz. Par l’intermédiaire d’une vidéo publiée sur Internet, le buteur déclare qu’il votera « oui » pour une Turquie encore plus forte. Positives ou négatives, les réactions ont déferlé par milliers face à cette prise de position. Burak n’en a que faire de prendre le risque de tâcher sa notoriété : comme depuis toujours, il mourra avec ses principes.

Cette proximité avec le leader de l’AKP ne s’arrête pas là. En 2018, alors qu’il évolue à Trabzonspor, Yılmaz adopte une barbe de trois semaines, plutôt que celle de trois jours qu’il arborait depuis un moment. Lors d’un entretien avec le magazine de son club, il explique : « Le président m’a dit que ce nouveau style m’allait très bien et qu’il ne fallait surtout pas que je rase cette barbe. » La politique, Burak n’y pense pas seulement le matin au moment de se raser ou non. Le 14 octobre 2019 au Stade de France, on l’a vu comme tous ses camarades de la sélection, esquisser un salut militaire. En France, cela avait secoué. Mais au pays, cette « célébration » était présente dans tous les championnats du pays depuis des années. La Turquie est alors en plein conflit avec le PKK, le Parti des travailleurs kurdes, créé en 1978 et qui souhaite la reconnaissance du Kurdistan. Lors de ce conflit causant des milliers de morts de part et d’autre, nombreuses sont les familles endeuillées. Et Burak comme la majorité de ses compatriotes se doit d’apporter son soutien aux soldats turcs. Plus qu’une idéologie politique, il faut surtout voir en cet engagement un patriotisme vissé au corps.

« À 35 ans, il va avoir un rôle de papa. C’est un gars qui s’inscrit dans le collectif. » Stéphane Borbiconi

Burak à frites

Ses faits, ses gestes, ses dires sont scrutés. Et ils le seront encore aujourd’hui dans le Nord de la France. En signant à Lille, Burak amène dans son sillage des millions de supporters prêts à bondir au moindre but de l’attaquant sous le maillot des Dogues. Depuis sa signature, les articles sur le club lillois explosent en Turquie et chacune des rencontres jouées par Burak et ses compatriotes Zeki et Yusuf sont suivies de très près dans leur pays. « En Turquie, ils connaissent bien sûr le LOSC, expliquait-il lors de sa présentation. Nous avons deux frères turcs ici et tout le pays les suit. Grâce à eux, je connais un peu plus le club, la tactique de l’équipe. » De quoi rendre heureux Gérard Lopez qui peut apporter un peu de poids à sa jeune ligne d’attaque. « On avait besoin de cette sagesse, de ce calme et de cette expérience, confirmait le président des Dogues lors de son arrivée. Il est hyper-apprécié dans le groupe. Bien sûr, il a du caractère, mais il faut des gars sûrs d’eux comme ça : quand il a pris le ballon pour frapper le penalty, contre Nantes, j’étais sûr qu’il allait marquer. Ça se voyait. » Aujourd’hui, Yılmaz pointe à deux buts et une passe décisive. Pour ceux qui l’ont connu en Turquie, ce choix est le meilleur pour les deux parties. « En Turquie, je pense que Burak avait fait le tour, il a prouvé ce qu’il avait à prouver, juge Borbiconi. À 35 ans, il va avoir un rôle de papa. C’est un gars qui s’inscrit dans le collectif. Et puis, ça va lui permettre de découvrir un pays, une langue, une autre culture… C’est super pour lui à tout point de vue. »

Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il a été tenté par un défi en France. Jean Tigana a voulu le faire venir à Bordeaux, sans que les Girondins ne puissent « rivaliser financièrement » , et il l’avait aussi proposé à l’AS Saint-Étienne. Stéphane Borbiconi se souvient lui d’une autre piste. « Avec son agent de l’époque, il avait un contact avec Caen. Moi je lui ai dit que c’était un bon club, avec un beau stade, que c’était une bonne opportunité pour découvrir le championnat de France… Ça ne s’est pas fait, puisqu’il est parti ensuite à Fenerbahçe. C’est une autre dimension, sans manquer de respect à Caen. » À 35 ans, il n’est pourtant pas question de crépuscule pour l’international turc et Aurélien Chedjou, ancien lillois, ne se fait aucun soucis sur son engagement. « C’est quelqu’un qui est vrai, quelqu’un qui a un seul cœur. Quand il vous aime franchement, il le fait à fond. Ce n’est pas un faux type. Il ne va pas jouer un rôle. » Dans le Nord, il se dit qu’on pleure deux fois : une fois quand on arrive, une fois quand on repart. Ça tombe bien, c’est exactement ce que Burak Yılmaz a provoqué toute sa vie en Turquie.

Par Diren Fesli et Mathieu Rollinger
Tous propos recueillis par DF et MR, sauf mentions.





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