Covid, crise morale du foot / International / Santé / SOFOOT.com

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La pandémie mondiale du coronavirus qui squatte l’année 2020 semble dénoncer, l’un après l’autre, nos petits arrangements avec la vérité. Les principales victimes ? Les voici, en chair et en os : ce sont nos illusions.

Borgés avait beau être argentin, il détestait le football. Il lui a pourtant dédié l’un de ses meilleurs contes, écrit à quatre mains avec Bioy Casares. Dans Esse est percipi, il raconte l’histoire de Bustos Domecq, promeneur troublé du quartier de Nuñez à Buenos Aires (celui de River Plate). L’homme se rend compte, tout à coup, que l’Estadio Monumental a disparu. Étrange effroi. Il se précipite alors chez Túlio Savastano, vieil ami et président d’un club de première division. Ce dernier, heureux de revoir son camarade après tant d’années, se laisse aller à une confidence : tout est faux, et le football n’a jamais existé.
Joueurs, arbitres et supporters sont des acteurs obéissants à une trame narrative écrite par lui. Les stades ? Des terrains en démolition. « Aujourd’hui, conclut-il, tout se passe dans les studios de radio et de télévision. » Didier Quillot avait huit ans en 1967, quand ce conte a été publié. Jaume Roures, dix-sept ans. Quant à la Covid-19 et son acolyte le confinement, ils n’étaient encore que de vagues scénarios de science-fiction. Pourtant, à l’heure de voir notre football s’effriter, on ne peut s’empêcher de reconnaître des choses familières dans ce conte ancien d’un demi-siècle.

Fin de l’arbitrage maison

Car le coronavirus est parvenu à réaliser une expérimentation unique : que se passerait-il si, soudainement, les supporters disparaissaient ? Une étude récente de l’université d’Alicante reprenant cette hypothèse tente de démontrer l’impact de l’effet-supporter sur le résultat d’un match. Carlos Cueva, spécialiste en économie expérimentale, a analysé les données de 230 000 matchs dans 30 pays dont 2750 joués à huis clos. En résumé, si l’existence d’une corrélation entre public et niveau de jeu n’est pas éclaircie, la pression sur l’arbitre semble en revanche déterminante. C’est à ce titre que les matchs à huis clos semblent plus équilibrés, et l’arbitrage « maison » avoir perdu de sa prépondérance (sauf, peut-être, au Real Madrid). Que nous apprend cette étude très sérieuse ? Que plus il y a de monde en tribunes, plus la pression sur l’arbitre est importante. La belle affaire. Rien de nouveau, à vrai dire.

De même, l’invraisemblable affaire Mediapro a mis le doigt sur le mécanisme de la croyance par laquelle vit le football français depuis des décennies. Un : la Ligue 1 est un championnat en devenir. Deux : plus il y aura d’argent, plus la qualité du spectacle augmentera. Joueurs, dirigeants, diffuseurs, commentateurs, amateurs : la puissance de ces croyances est parvenue à emporter l’adhésion d’un peu plus d’adeptes chaque saison. Tout en y ajoutant un raffinement à la française : l’augmentation des droits télé, du montant des abonnements, du nombre d’opérateurs sur ce marché, du prix général du football n’a en aucun cas contribué à une hausse de la valeur des matchs joués ou des retransmissions proposées. En l’espèce, la Covid – opportun prétexte utilisé par Jaume Roures en bon borgésien pour interrompre des paiements irrationnels – n’a fait que souligner le pli pris depuis au moins dix ans. Sans aucune contrepartie pour l’amateur, l’industrie du football français est condamnée à la bulle inflationniste. Ça aussi, on le savait depuis longtemps. Rien de nouveau, sous la Covid.

La magie du football

Ce qui demeure en revanche fascinant dans la période actuelle, c’est la manière quasiment judiciaire (c’est-à-dire implacable) avec laquelle cette pandémie semble dénoncer l’un après l’autre nos petits arrangements avec la vérité. La principale victime du virus concernant le foot français, ce n’est pas la Ligue 1, mais plutôt la pensée magique. Celle qui nous faisait voir des lanternes quand il n’y avait que des vessies, des championnats en devenir quand il n’y avait que des ligues surcotées ou des investisseurs ambitieux quand il ne s’agissait que d’opportuns boutiquiers. Rappelez-vous, c’est elle aussi qui nous faisait sourire ingénument quand la petite musique de la Ligue des champions (créée en studio) résonnait pour la première fois dans nos stades. La même qui, en d’autres circonstances, soignait parfois nos bobos sur les genoux à grand renfort de croyances et de bisous thaumaturges.
Les principales victimes de cette pandémie, en réalité ? Nos illusions, donc. Car le plaisir du spectacle footballistique était le même que celui de la magie : le plaisir d’être trompé. Alors bien sûr, quand le décorum disparaît, le football est mis à nu et la joie de l’enfant attardé devient plaisir coupable. La vérité de la Covid est dans ce dévoilement, qui jette une lumière crue sur notre rapport au football. Comme une sentinelle qui veillerait sur la réalité, la Covid est venue donner de grands coups de pied dans nos décors de carton-pâte, nos enthousiasmes de cours d’école, nos hymnes et tout notre marketing. L’industrie de la démesure et de la pensée magique est, sans doute, en train de vivre la plus grave crise de son existence. Ce n’était qu’une crise économique, c’est désormais une crise morale.

Je suis malade

Retour à Borges. À la fin, Busto Domecq, tâchant de prouver sa loyauté à l’égard de son ami, promet qu’il ne révèlera à personne le secret du football. Son proche peut tranquillement continuer son métier de marionnettiste sportif, la confidence sera bien gardée. Savastano répond alors, d’un ton flegmatique, aux promesses de son ami : « Les gens sont chez eux, affalés dans leurs fauteuils, à regarder leur écran de télévision ou à écouter leur poste de radio. (…) Vous pouvez dire tout ce qui vous passera par la tête, personne ne vous croira. »
Personne ne le croira, parce que la vérité n’intéresse personne. C’est la cruauté de ce virus : à force de nous révéler les ressorts douloureux de toutes nos croyances, il a inauguré un mal nouveau. Le mal de la lucidité. Ce que les romanciers de génie appellent, à leurs heures perdues, la mélancolie.

Par Thibaud Leplat



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