Avec Basaksehir-PSG, la Ligue des champions rattrapée par la crise franco-turque?


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Recep Tayyip Erdogan et le patron du Basaksehir, Goksel Gumusdag, posent au palais présidentiel à Ankara, le 27 juillet 2020.

FOOTBALL – C’est ce qu’on appelle le hasard du calendrier. Alors que le torchon brûle depuis plusieurs jours entre la Turquie et la France, sur fond d’appels au boycott et d’accusations d’islamophobie, le PSG affronte à Istanbul ce mercredi 28 octobre (18h55) le Basaksehir, vainqueur de la dernière Süper Lig, pour la deuxième journée de la Ligue des champions.

Basaksehir n’a ni la popularité ni le palmarès de ses rivaux d’Istanbul et est largement à la portée de Paris. Mais ce n’est pas n’importe quel club: il est la vitrine sportive de la “nouvelle Turquie” promue par le président Recep Tayyip Erdogan, à tel point qu’il est parfois surnommé “FC Erdogan”. Dans un pays où football et politique ne sont jamais loin, et même si le match sera à huis clos pour cause de Covid-19, le contexte s’annonce tendu. Jusqu’à éclipser l’enjeu sportif?

Un club symbole du pouvoir d’Erdogan 

Basaksehir, c’est l’histoire d’une ascension fulgurante qui a bousculé la hiérarchie établie du football turc, dominé depuis un siècle par les trois “géants d’Istanbul”, Galatasaray, Fenerbahçe et Besiktas. Il n’a ainsi été que le cinquième club à remporter le championnat turc depuis 1984, monopolisé par ses concurrents stambouliotes, à l’exception d’une victoire anecdotique de Bursaspor, en 2010.

Pour ses détracteurs, Basaksehir doit son succès au soutien du gouvernement et à la puissance financière des entreprises et sponsors proches du parti islamo-conservateur AKP du président Erdogan. Créé dans les années 1990 par la municipalité d’Istanbul, le club a été vendu en 2014 à des entreprises proches du pouvoir. Son principal sponsor est Medipol, groupe hospitalier privé dirigé par le ministre de la Santé. La nouvelle formation s’implante à Basaksehir, district périphérique aménagé il y a une dizaine d’années et pensé par Erdogan comme emblème de sa “nouvelle Turquie”, conservatrice et décomplexée.

Erdogan n’avait d’ailleurs pas hésité à mouiller le maillot pour l’inauguration du nouveau stade de l’équipe en 2014, prenant part à un match de gala lors duquel il avait inscrit un mémorable triplé face à des défenseurs peu pressés d’aller au contact.

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Recep Tayyip Erdogan lors du match pour l’inauguration du nouveau stade du Basaksehir, le 26 juillet 2014 à Istanbul.

Comme l’explique BFMTV, le numéro 12 que portait Recep Tayyip Erdogan lors de ce match a carrément été retiré par le club: “Il ne sera plus jamais donné à personne”, précise son dirigeant Göksel Gümüsdag, lui-même neveu par alliance du président turc (il est marié à l’une de ses nièces).

Le site Dialectik Football note aussi la présence, à l’entrée du stade de Basaksehir, d’un mémorial en hommage aux victimes de la tentative de coup d’État de juillet 2016 contre Recep Tayyip Erdogan. Ce coup d’État raté, qui fit plus de 300 morts, fut attribué par le pouvoir turc à Fethullah Gülen, imam exilé aux États-Unis, et ses partisans.

Le foot turc, une affaire très politique

Le cas du Basaksehir Istanbul vient rappeler à quel point le football est politique en Turquie, qu’il s’agisse de contester le pouvoir en place ou au contraire d’assoir sa légitimité. D’ailleurs, la création du district de Basaksehir, un an après les vastes manifestations antigouvernementales de Gezi (2013) lors desquelles les supporters ultras d’Istanbul avaient joué un rôle clé, a évidemment un sens politique.

“Pendant Gezi, ils ont pu voir la puissance politique des supporters. Basaksehir, c’est un projet visant à créer un modèle de club sous contrôle”, estime un ultra de Besiktas interrogé par l’AFP, qui a requis l’anonymat de peur de perdre son emploi dans la fonction publique.

Face à la “politisation très forte des clubs istanbuliotes”, Dorothée Schmid, directrice du programme Turquie et Moyen-Orient à l’IFRI citée par franceinfo, notait qu’Erdogan a fait de Basaksehir l’alternative dont il avait besoin face à la contestation des autres clubs. “Des mesures très strictes de répression et d’encadrement des supporters ont été prises, relevait aussi Antoine Michon, assistant de recherche à l’IFRI cité par France culture. De plus, des proches du pouvoir ont investi dans le football, pour tenter de créer un contre-pouvoir”.

Sur le plan international, Recep Tayyip Erdogan s’est aussi montré actif à travers son soutien au joueur allemand d’origine turque Mesut Özil, qui a quitté la sélection allemande après avoir été critiqué pour s’être affiché avec le président turc. Et plus récemment en volant au secours des joueurs de sa sélection, mis en cause par l’UEFA pour leur geste patriotique controversé.

Il y a un peu plus d’un an, une polémique avait d’ailleurs éclaté en France à l’occasion de la venue de la Turquie pour affronter les Bleus, lors des éliminatoires de l’Euro 2020. Des responsables politiques avaient demandé l’annulation du match (qui s’était finalement déroulé -presque- sans incident), reprochant aux joueurs turcs un salut militaire effectué face à l’Albanie. Un salut effectué en soutien à l’offensive de leur armée dans le nord de la Syrie contre les Kurdes, alliés de la France, qu’ils avaient reproduit au Stade de France:

Mardi, le patron du club turc a en tout cas voulu calmer le jeu: “Le PSG est un club ami. Toute l’équipe dirigeante, à commencer par Monsieur Nasser (Al-Khelaïfi, le président du club parisien), sont nos amis”, a souligné Göksel Gümüsdag, alors qu’Erdogan entretient d’excellentes relations avec l’émir du Qatar Tamim ben Hamad Al-Thani, dont est très proche Nasser Al-Khelaïfi. 

Dans le contexte de fortes tensions entre la France et la Turquie, une victoire des locaux face à Paris et ses stars mondiales serait quoiqu’il en soit retentissante.

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