Avec le Covid, comment fera-t-on la fête en 2021, après un an de vie sociale entre parenthèses


FÊTE – “Ce qui est super frappant, c’est que la fête s’est arrêtée brutalement et mondialement depuis mars 2020”, confie au HuffPost Emmanuelle Lallement, anthropologue et professeure à l’université Paris 8.

Alors que la pandémie a fait plus de 1,6 million de morts dans le monde depuis décembre 2019, et que la vaccination tant espérée contre le Covid-19 débutera le 27 décembre prochain dans l’Union européenne, le déconfinement a laissé place au couvre-feu depuis mardi 15 décembre dernier en France: interdiction de sortir entre 20h et 6h du matin, même en ce 31 décembre, pour le réveillon du Nouvel An.

Les bars sont toujours fermés. Et les clubs aussi, depuis le 7 mars 2020. La “machine relationnelle” qu’est la fête “est au point mort”, répète Philippe Steiner, professeur de sociologie à la Sorbonne, à Paris.

Se rassembler, un concept qui paraît désormais anormal à Anne, jeune journaliste de 27 ans et clubbeuse occasionnelle qui s’est autorisée seulement un anniversaire en demi-groupe pour éviter les risques de contamination, en octobre en Moselle, où elle habite, et des verres en terrasse cet été à Bruxelles, où elle a fait son stage de fin d’études. “Avant, je me disais que je reprendrais ma vie normalement, mais je suis choquée quand je vois des personnes proches les unes des autres ou qui font la fête dans les séries et les films. Je pense qu’il faudra réapprendre à vivre normalement, sans avoir peur d’attraper une maladie”.

“Il faudra réapprendre à vivre normalement”

“Nous, on envisage de reprendre les fêtes dès qu’on nous autorisera à nous rassembler”, espère Victor, chef de projet digital à l’Opéra de Paris et DJ intégré au collectif parisien “El Hey”, avant de poursuivre: “Du peu que j’ai pu observer dans les fêtes que j’ai pu faire en 2020, il y a un vrai besoin de faire la fête, moins de barrières, et plus de lâcher prise. La plupart des collectifs vont devoir mettre la main à la pâte pour proposer une offre satisfaisante l’année prochaine”.

Le sociologue Philippe Steiner, qui enseigne à la Sorbonne, reste aussi optimiste, même si pour lui, la reprise des fêtes en 2021 dépendra évidemment de l’efficacité des vaccins. “Si on reprend une vie proche de celle qu’on avait avant la pandémie, il n’y aura pas de conséquences très lourdes, cela aura juste été une suspension du rythme de la fête”, souligne-t-il, auprès du HuffPost. Victor, lui, est persuadé d’un bel été festif en 2021, qu’il compare à la brève euphorie de l’été dernier, même s’il reste très pessimiste par rapport à la réouverture des bars et les clubs.

Romain, étudiant en sciences de l’ingénieur et organisateur d’événements de temps en temps est plus mesuré: 2021 sera un reflet de 2020, avec des assouplissements et des restrictions, mais il reste lucide, le spectre du coronavirus planant toujours au-dessus des têtes. “Je pense que refaire la fête sera à nouveau possible, mais tout en gardant un minimum de précautions, c’est-à-dire en gardant quelques mesures comme du gel hydroalcoolique à disposition ou encore limiter la jauge de participants. Si la situation s’améliore au cours de l’année, on pourra revenir petit à petit aux conditions de soirée que nous connaissions avant”, pressent-il.

“J’ai été jalouse de l’after de mes voisins”

Des jeunes, comme Anouk, parisienne et productrice de podcast en freelance, ont complètement arrêté de sortir depuis la pandémie. Anouk était pourtant “une grosse fêtarde”, très rarement chez elle en semaine et le week-end, et qui avait l’habitude des clubs, des free party et des soirées en appartement. À 27 ans, elle comprend les règles sanitaires, les accepte et fait avec, mais “pour être logique, il aurait fallu tout annuler, y compris Noël”, analyse-t-elle. Elle a vécu des moments vraiment durs depuis le début de la pandémie, loin de ses amis, au point de jalouser l’after, la fin de soirée, de ses voisins en plein confinement.

“Les mesures prennent en compte notre santé physique, mais pas notre santé mentale. Je me suis demandé pourquoi moi, je n’avais plus de soirées, alors qu’on était quand même en pandémie. L’émotion a pris le dessus sur la raison. C’est une liberté qu’on nous enlève”, assume-t-elle. Pourtant, comme Alexandre*, consultant parisien, elle ne souhaite pas remettre de si tôt les pieds dans la foule.

Au fait, pourquoi la fête ?

France Scott-Billman est psychanalyste et danse-thérapeute et compare le besoin de se retrouver en foule et de danser en rythme sur la musique à la sensation du fœtus dans le ventre de sa mère, poussé par la pulsation de son cœur avant même de pouvoir entendre. “C’est une mémoire rythmique. La fête est un monde fraternel dans lequel les jalousies et les rivalités du quotidien s’évanouissent, et dans lequel nous ne sommes plus enfermés dans nos limites identitaires”, explique-t-elle. À son cabinet, elle reçoit des lettres de personnes qui lui écrivent leurs besoins vitaux d’aller danser. “Je pense qu’en 2021, on fera la fête plus que jamais, on trouvera de nouveaux lieux pour le faire, plus dans la nature. Il y aura une énorme flambée créative”, projette-t-elle.

“En cette fin d’année 2020, la fête est considérée comme un super foyer de contamination, et comme tout ce qu’il y a de plus dangereux. Tout rassemblement, qui n’est pas lié au culte, au travail, ou à la consommation, est illégal”, résume Emmanuelle Lallement. Dans les faits, les risques de contaminations au Covid-19 sont bien plus élevés à l’intérieur, dans les lieux mal ventilés, lorsqu’on discute, que l’on chante et que l’on crie, selon des chercheurs de l’Université d’Oxford et du MIT (Massachusetts Institute of Technology) aux États-Unis.

“Je ne suis pas en train de dire qu’il faut que tout le monde fasse la fête de façon inconséquente, mais plus la fête sera interdite, plus ça donnera lieu à des conduites transgressives, dans des lieux non consacrés. Aujourd’hui, les fêtes clandestines, même si elles sont anecdotiques, ont lieu dans des lieux improbables. C’est sûr qu’en 2021, il va y en avoir”, pense l’anthropologue Emmanuelle Lallement. Rassemblements clandestins que comprend la psychanalyste France Scott-Billman, sans pour autant les excuser.

Alors, 2021 meilleure que 2020 ?

Selon Emmanuelle Lallement, il est aussi possible que les gens réfléchissent à deux fois avant de faire la fête en 2021, là où ils adoptaient avant une réponse spontanée: “quand, à combien, allons-nous faire la fête?”. Lucile*, jeune journaliste de 24 ans qui fait surtout la fête pour célébrer des événements importants comme les anniversaires, ou les diplômes, envisage pourtant de moins planifier ces moments exutoires après la pandémie, et d’aller faire la fête sur un coup de tête, dès qu’elle pourra se réunir avec ses amis. “Les individus seront très regardants, y compris des jeunes, mais d’autres s’arrangeront toujours avec les règles”, nuance l’anthropologue.

Un rassemblement interdit dans un garage à l’occasion d’un plan dub avec un “sound system”, c’est l’expérience qu’a vécue Weedy, 42 ans, originaire de banlieue parisienne, avant la fin du deuxième confinement. Il est conscient des risques qu’il prend, et “essaye de faire quand même un peu attention”, ne “se mêle pas au milieu dans les blocs de gens devant le son”. C’est son anniversaire le 31 décembre, et cette année 2021, il ne la voit pas meilleure que l’année 2020: “Le temps qu’il y ait un vaccin pour immuniser tout le monde, six à sept mois se seront déjà écoulés”, se projette-t-il.

La fête ne sera pas oubliée

Après la pandémie, la première chose que compte faire Julia*, qui travaille à Tours en intérim, lassée des soirées en appartements qu’elle s’est permis pendant le confinement où elle ne rencontrait personne en dehors de son cercle d’amis, c’est “un gros événement dans un entrepôt”, au sein duquel elle pourra “retrouver l’ambiance et la joie de vivre” qui lui manque. Le sociologue Philippe Steiner rassure: “Le fait de se réunir en petit comité ne va pas changer la dimension de la fête. Au contraire, je pense qu’il y aura une volonté de remettre les choses en place, ça va repartir en fonction des règles en vigueur. Derrière l’envie des gens, il y a aussi une économie de la fête”.

Et Emmanuelle Lallement de conclure que la fête ne sera pas oubliée en cette année 2021. “Ce qui va rester, c’est la valeur de la fête, qui est très présente et très vivace. Ça nous manque, c’est une valeur sociale et culturelle qui fait de nous des êtres sociaux”.

*Les prénoms ont été modifiés

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