Dix ans après la chute de Ben Ali et les printemps arabes, le désenchantement pourrait emporter la démocratie en Tunisie


Anadolu Agency via Getty Images

Des membres du courant démocratique et du Mouvement national protestent contre la violence et les discours de haine visant à miner les droits des femmes, devant le Parlement à Tunis, en Tunisie, le 13 décembre 2020. (Photo by Yassine Gaidi/Anadolu Agency via Getty Images)

Le 17 décembre 2010, le jeune Mohamed Bouazizi s’immolait par le feu en Tunisie. Son geste provoqua la fuite du président Zine El Abidine Ben Ali et le début des printemps arabes. Dix ans après, seule la Tunisie a pu transformer sa révolution en une transition démocratique. Mais alors que le pays connaît sa plus grave crise économique depuis l’indépendance, l’instabilité politique risque d’emporter le fragile édifice mis en place durant la dernière décennie.

En mars 2011, sous la pression de la rue, le président par intérim, Foued Mebazaa accepte d’engager le pays dans un processus de profonde refondation. Des élections sont organisées pour désigner une Assemblée nationale constituante chargée de rédiger une nouvelle loi fondamentale pour le pays. Après des décennies de contrôle par l’État, les élections sont sorties du périmètre du tout-puissant ministère de l’Intérieur et confiées à une commission indépendante. Il en est de même pour la régulation des médias, qui n’est plus du ressort de l’exécutif.

Le scrutin du 23 octobre 2011 donne une importante –mais relative– majorité au parti islamiste Ennahda qui, bien qu’engagé dans une alliance avec le Congrès pour la République de Moncef Marzouki et des sociaux-démocrates d’Ettakattol, exerce l’essentiel du pouvoir et domine la constituante. L’ancien Premier ministre Essebsi, profitant de l’éclatement de l’opposition démocratique, crée un parti, Nidaa Tounes, réunissant d’anciens militants contre la dictature à des éléments du RCD de Ben Ali. Un attelage reposant sur la personnalité charismatique de Béji Caïd Essebsi et sur l’opposition aux islamistes. Une partie importante de la gauche radicale et des panarabistes forment quant à eux le Front populaire.

La montée de la violence politique radicalise les positions. L’assassinat, en 2013, de deux leaders du Front populaire, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi ainsi que les premiers attentats terroristes visant des soldats dans le Mont Chaambi (centre-ouest) précipite la chute du gouvernement de la Troïka et pousse des islamistes –tétanisés par le coup d’État en Égypte– à opter pour une Constitution consensuelle instaurant un régime mixte conforme aux standards internationaux.

La nouvelle loi fondamentale a pour ligne directrice l’évitement de toute confiscation du pouvoir par un homme ou un parti. Le pouvoir exécutif est ainsi partagé par un président de la République élu du suffrage universel, responsable de la diplomatie et de la défense nationale, et un Chef du gouvernement représentant la majorité parlementaire. Plusieurs missions ont été sorties de l’escarcelle du gouvernement (régulation des médias, élections, lutte contre la corruption, droits humains et développement durable). Pour répondre aux disparités régionales, un des principaux moteurs de la révolution, un début de décentralisation a été amorcé. Enfin, pour éviter d’avoir une justice aux ordres, une véritable indépendance de la magistrature a été instaurée et une Cour constitutionnelle est prévue pour adapter les lois à la nouvelle loi fondamentale.

À presque six ans de la promulgation de la nouvelle Constitution, la deuxième République tarde à se mettre en place. Si deux élections générales ont été organisées, quatre des cinq instances indépendantes ne sont toujours pas en place. Il en est de même pour la Cour constitutionnelle: quatre de ses magistrats doivent être désignés par des députés qui n’arrivent pas à se mettre d’accord. Quant à la décentralisation, elle s’est limitée à des conseils municipaux élus en 2018. La mise en place de conseils régionaux et de conseils de districts est renvoyée aux calendes grecques.

En plus de cette dilution des responsabilités, le mode de scrutin –qui ne devait servir que pour l’Assemblée constituante– n’est pas en mesure de dégager des majorités stables. Une réforme a été tentée en 2019 mais le président Essebsi ne l’a pas promulguée malgré un vote de l’Assemblée.

La crise politique s’est aggravée en 2019 après des élections législatives qui ont donné un Parlement très éclaté, dans lequel le parti Ennahda, arrivé en tête, ne dispose que du quart des sièges. Mais le scrutin est aussi marqué par l’émergence de deux blocs réactionnaires qui rejettent le consensus mis en place depuis 2014. D’une part, le Parti destourien libre d’Abir Moussi, se réclame de l’ancien régime et rejette en bloc la révolution de 2011. En face, les islamo-conservateurs de la Coalition de la dignité n’acceptent pas les concessions des islamistes en matière sociétale, présentées comme des reniements, et des projets imposés par l’Occident. Les deux blocs prônent l’exclusion mutuelle et multiplient les opérations coup de poing à l’Assemblée.

Si l’élection de Kaïs Saïed à une large majorité en 2019 a pu soulever des espoirs, ce dernier reste particulièrement isolé et attaqué par une majorité parlementaire qui lui est hostile. Ses faibles prérogatives et son programme politique vague, qui ne s’est concrétisé par aucun projet de loi, le cantonne au rôle d’orateur.

Avec une telle instabilité (3 gouvernements en un an),  les principales revendications de la révolution n’ont pas été satisfaites: le chômage reste très élevé (officiellement à 16%), aucun véritable plan de développement régional n’a été mis en place et les disparités territoriales sont toujours aussi criantes. La chute du clan Ben Ali a paradoxalement dopé la corruption et le niveau de vie des Tunisiens stagne quand il ne baisse pas.

Il n’est dès lors pas étonnant qu’une demande d’ordre se fasse de plus en plus pressante et c’est Abir Moussi qui en récolte les fruits. Plusieurs sondages donnent en effet la pasionaria de l’ancien régime en tête des intentions de vote pour les législatives.

Dix ans après la chute de Ben Ali, le désenchantement des Tunisiens risque d’emporter tout l’édifice démocratique. Aujourd’hui, plus que jamais, une restauration autoritaire est possible.

 

 

 

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