En 2020, le « self-care » a fait son chemin, même chez les hommes


BIEN-ÊTRE – Lassitude, anxiété, vulnérabilité … Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, les ressources psychologiques de chacun ont été mises à rude épreuve. Devant l’ascenseur émotionnel que provoque la crise, un mot a fait l’objet de nombreuses discussions cette année: le “self-care”.

Chez Slate, on nous apprend par exemple que la notion, qui caractérise le soin porté à soi en matière de santé physique et morale, ne se réduit pas à passer son dimanche sous la couette devant Netflix. Alors que l’autrice Leigh Stein pointe du doigt, dans un article du New York Times, la réappropriation marketing du concept, Jessica Alba, elle, partage chaque samedi sur Instagram son entraînement en vidéo pour motiver ses abonnés.

Le “self-care” n’a rien de nouveau. Le terme, qui signifie littéralement “soin que l’on prodigue à soi”, est apparu dans les années 1970. Comme l’expliquent l’anthropologue Francine Saillant et le sociologue Éric Gagnon dans un ouvrage sur le sujet, paru dans les années 1990, “a priori, toute pratique de soin pratiquée sans intervention d’un spécialiste, quel qu’il soit, peut faire partie du self-care”.

Le yoga, appliquer un masque ou manger un plat réconfortant en font partie. Se couper des réseaux sociaux, aussi. Les deux chercheurs comparent l’ensemble des initiatives personnelles liées au “self-care” à la médecine populaire, un domaine regroupant des “pratiques fort variées, allant de l’alimentation aux soins proprement dits, en passant par certaines pratiques religieuses et rituelles”.

Un rapport aux émotions inégal

Prendre soin de soi, notamment au regard du contexte anxiogène actuel, paraît évident. Pourtant, tout le monde n’y montre pas un intérêt similaire. La démarche continue d’être associée aux femmes. La conscientisation de ce qui se passe dans leur corps, avec l’apparition des premières règles par exemple, arrive plus tôt, certes.

Cependant, comme nous l’indique la médecin et psychothérapeute Nathalie Rapoport-Hubschman, ce conditionnement social et culturel est étroitement lié à la société patriarcale dans laquelle nous vivons toutes et tous. “Le rapport aux émotions, plus manifeste chez les femmes, a longtemps été perçu comme une forme de vulnérabilité”, explique l’autrice du livre Apprivoiser l’esprit, guérir le corps: Stress, émotions et santé.

Des études ont montré que les hommes mettaient plus de temps à prendre un rendez-vous chez le médecin, nous rappelle-t-elle. Qui plus est, 70% des consultants en thérapie sont des femmes. “Cela ne veut pas dire qu’elles ont plus d’émotions que les hommes, rappelle la spécialiste. Elles sont plus en connexion avec leurs émotions qu’eux. Elles les expriment plus facilement et en parlent plus librement.”

Les stars en renfort

Mais voilà, 2020 pourrait avoir son mot à dire. D’après un sondage réalisé par OpinionWay au mois de mai dernier, plus de la moitié des Français déclarent avoir tiré profit du confinement pour prendre soin d’eux, s’entretenir ou renouveler leur garde-robe. Dans une autre étude, parue au mois de novembre, ils sont 44% à se confier sur les pressions sexuelles qu’ils ont vécues au cours de leur vie. 

Même s’il existe déjà quelques marques de cosmétiques à destination des hommes, comme Horace, de nouvelles ont vu le jour cette année sous l’impulsion de certaines stars. En février, le coach de l’émission de télé-réalité “Queer Eye” Karamo Brown a créé Mantl, une gamme de soins pour nourrir et protéger le cuir chevelu. Quelques mois plus tard, c’est au tour de Salman Khan et de ses désinfectants pour les mains. À l’avenir, l’acteur indien espère commercialiser ses propres déodorants, parfums et lingettes pour le corps.

L’exemple le plus récent nous vient de Pharell Williams. Lancée au mois de novembre, sa marque Humanrace entend démocratiser la sensation de bien-être au gré de crèmes hydratantes et de poudres exfoliantes, qu’on soit un homme ou une femme. “Si tu vises à être une version de toi ‘optimale’, il faut prendre soin de toi, non? Les soins pour la peau ne sont qu’un début, mais ils font partie intégrante du bien-être”, déclare-t-il au magazine Stylist. “Parfois, il faut purifier son esprit. Parfois, il faut se vider la tête. Parfois, il faut se débarrasser de certaines peaux mortes”, ajoute l’entrepreneur dans un article d’Allure.

La pandémie, une excuse?

La parole des hommes est-elle en train de se libérer? 2020 a-t-elle fait tomber des barrières? “La pandémie a été un révélateur, un catalyseur et un amplificateur”, observe Nathalie Rapoport-Hubschman. D’après cette dernière, elle s’est greffée à plusieurs facteurs. D’abord, on a compris que le “self-care”, longtemps associé à des initiatives “superficielles”, intégrait des pratiques profondes et complexes.

Cette prise de conscience est indissociable de l’évolution des discours sur les masculinités, entrepris depuis plusieurs années en France et à l’étranger. Ils ont remis en question ce qui était de l’ordre de la “fragilité”. Ce n’est pas tout. Selon la médecin, certains ont peut-être utilisé la pandémie comme motif pour légitimer leur anxiété ou leur stress. Leur mal-être ne serait pas forcément de leur ressort, il serait dû au contexte et à l’environnement extérieur.

Dans un cas, comme dans l’autre, un chemin se fraie. “Si ça continue dans ce sens, ça va vraiment permettre de redéfinir la masculinité de façon plus complexe et permettre aux hommes de s’engager sur ce terrain, espère la professionnelle. Bien sûr, ce sont ceux qui vont avoir le temps, le ventre plein et l’espace mental suffisant pour dégager un peu de place qui vont être capables de faire les démarches au départ.”

Vers une société plus fluide

Il en va de la santé de tous. “Prendre soin de soi, ce n’est pas être faible. C’est une question de bon sens, ajoute Nathalie Rapoport-Hubschman. On sait que le stress et les émotions ont un impact sur la santé. Si on veut que les hommes soient en meilleure santé, c’est bien de ne pas attendre qu’ils tombent malades, mais de leur donner des outils de prévention.”

Les discussions autour du “self-care” chez les hommes ne sont pas triviales. Elles dissimulent des enjeux importants sur les rapports humains. Dans une interview accordée à Mashable, le psychiatre Gregory Brown explique que cela ne leur permet pas seulement de se sentir mieux, mais aussi d’être plus productifs, de faire plus de choses et d’avoir de meilleures relations. “Les hommes doivent apprendre à prendre soin d’eux-mêmes s’ils veulent être de bons maris, de bons pères, de bons patrons et de bons employés”, estime-t-il.

Un point de vue partagé par Nathalie Rapoport-Hubschman qui y voit une manière d’équilibrer la charge émotionnelle au sein d’un couple, mais aussi dans les relations entre les hommes et les femmes. “C’est un pas en avant, assure-t-elle. Cela contribue à renforcer une société plus fluide, sans clivage binaire.” Or, comme tous les changements liés aux stéréotypes de genre, cela prend du temps. La normalisation du “self-care” ouvre une brèche.

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