Pourquoi « Hold-Up » plait tant à votre cerveau ?


SCIENCE – ″Ça perturbe mon raisonnement, je ne sais plus quoi penser ”, s’aperçoit Étienne*, 23 ans, après avoir visionné “Hold Up”. Comme lui, au moins 2,5 millions de Français se sont laissés tenter par cette production polémique, réalisée par Pierre Barnérias. Loin de convaincre tout le monde, ce film sur le Covid-19 qui mélange fake news, théorie du complot et informations imprécises ne laisse pas indifférent. Dégoût, passion, peur, plaisir, “Hold Up” nous stimule.

Certaines études sur le fonctionnement de notre cerveau permettent de mieux comprendre les mécanismes biologiques soulevés par l’information, qu’elle soit vraie ou fausse. 

“Hold Up” sème le trouble, même chez les spectateurs les plus avertis. Étienne et ses colocs ont décidé de le regarder par curiosité, quelques jours après sa sortie le 11 novembre. L’étudiant en journalisme ne s’attend pas à adhérer à cette production. Il maîtrise les codes du documentaire et sait en déceler les failles. Pourtant, impossible pour lui de rester stoïque. Le jeune homme est captivé. Il s’émeut de certaines scènes, s’offusque, crie à la manipulation de l’information puis se laisse aller au doute: “Et si j’étais passé à côté de quelque chose, et s’il y avait une part de vérité?”, se demande-t-il. 

Que se passe-t-il dans notre cerveau lorsque l’on consulte des fake news? Certains scientifiques visualisent et mesurent nos réactions grâce à des appareils d’imagerie médicale de plus en plus précis. Pour l’instant, très peu d’études de ce genre se concentrent sur la désinformation en elle-même. En revanche, cette approche de neuroscience permet d’établir ce qui se passe dans notre tête lorsque nous consultons une information construite pour interpeller, comme une fake news ou un article outrancier. 

L’émotion reste dans la tête

Recevoir une information n’est pas anodin, nous en sommes en réalité friands, d’autant plus si elle sort de l’ordinaire, si elle est excentrique ou renversante. On sait par exemple que la nouveauté stimule les circuits de récompense et procure du plaisir, selon une étude parue en 2014 dans la revue Behavioral neuroscience.

Plus l’information provoque de l’émotion, plus elle reste en tête. Rachel Anne Barr est doctorante en neuroscience. Sur Nieman Lab, le très sérieuxblog d’Harvard, elle expliquait en 2019 que les nouvelles suscitant la crainte ou l’hilarité ont plus de chance d’être enregistrées dans notre mémoire à long terme. Ce sont celles que le cerveau stocke en priorité, lors du sommeil.

À 30 minutes de la fin du film, une scène captive les colocataires d’Étienne, l’étudiant en journalisme. À l’écran, Laurent Alexandre, le fondateur de Doctissimo. Il s’exprime devant de futurs ingénieurs: “Les dieux, vous qui maitrisez les technologies transhumanistes et les inutiles, les moins favorisés”. Le réalisateur de “Hold Up” montre ces images à Nathalie Derivaux. “C’est effrayant. Je pense qu’Hitler ne disait pas les choses aussi directement”, lâche la sage femme à l’air consternée et inquiète. Une scène qu’Étienne peut se remémorer dans les moindres détails. 

Comme une crème glacée ou un film porno

Pour expliquer les stimulus générés par certaines informations, le neuropsychologue Sebastian Dieguez tente une comparaison: “C’est un peu l’équivalent d’une crème glacée ou du film pornographique”. Nos neurones réagissent différemment selon la nouvelle qu’elles reçoivent. Notre cerveau considère ce qui relève de la menace ou de l’information sur la réputation comme plus important que le reste, explique le chercheur en sciences cognitives à l’université de Fribourg. 

À l’origine, l’Homo Sapiens évoluait dans un environnement hostile, en petit groupe social. À l’époque, il est particulièrement important de tenir compte du danger rapporté par autrui et de savoir si la personne porteuse de l’information est fiable. Aujourd’hui, l’avalanche de vidéos et d’articles se voulant informatifs pose des problèmes de traçabilité. La réputation de l’agent qui diffuse les nouvelles n’est plus évidente. “Sauf qu’on garde nos mêmes instincts”, reprend Sebastian Dieguez. 

Les productions racoleuses, qui annoncent un danger ou une menace, sont tout de suite considérées comme pertinentes par notre cerveau. Les fake news obéissent à cette règle. Elles sont d’ailleurs partagées beaucoup plus rapidement, selon une étude réalisée en 2018 par trois chercheurs du MIT, le très prestigieux institut de recherche américain.

“‘Hold Up’ et les fake news soulèvent dans notre esprit des notions qui indignent et font apparaître des ennemis”, ajoute le neuropsychologue. L’heure et demie de film passée, “Hold Up” suggère que certaines personnalités se seraient liguées contre une partie de la population. Le film mentionne plusieurs fois Bill Gates puis entoure en rouge une photo de Jacques Attali, comme coupable d’un crime.

L’oeuvre reprend les codes du documentaire, mais ne présente aucun document vérifié, aucun élément consistant, permettant de relayer les multiples hypothèses évoquées et les personnalités ciblées. “Des quantités industrielles d’informations de ce type sont disponibles aujourd’hui. C’est cette abondance qui stimule notre cerveau. À la même manière que la pornographie avec les stimulations visuelles, mais sous la forme d’une sollicitation morale”, illustre le neuropsychologue Sebastian Dieguez. Pour lui, la neuroscience doit se focaliser sur les fake news dans les années à venir, pour comprendre leurs spécificités. 

De multiples réactions face aux fake news

Pourtant, cette discipline scientifique ne permet pas d’expliquer à elle seule pourquoi “Hold Up” a l’air si vrai et est si engageant. “Si c’était uniquement une histoire de piège du cerveau, nous serions tous en permanence victimes de fake news”, s’enquiert Sylvain Delouvée, chercheur en psychologie, cognition et communication à Rennes 2. Nous ne réagissons pas tous de la même manière à la désinformation. 

Pour comprendre ce que provoquent chez nous les fake news, il faut associer plusieurs approches. C’est le cas d’une étude menée par l’université de Princeton, qui montre que notre cerveau ne s’attarde pas forcément sur la véracité de l’information, mais sur des critères plus sociaux. En 2017, l’équipe de Christin Scholz montre une série d’articles du New York Times à 43 personnes, puis enregistre leur activité cérébrale, à l’aide d’une IRM. Les chercheurs ont ensuite demandé aux volontaires de noter les articles et d’évaluer leur envie de les partager. 

Les articles les mieux évalués de cette étude sont ceux qui activaient le réseau de neurones lié au plaisir et à la conscience de soi. D’après les chercheurs, nous aimons les informations pour leur véracité, mais surtout parce qu’elles peuvent nous valoriser lorsqu’on les partage. Ainsi, les contre-vérités effrayantes de “Hold Up” titillent notre cerveau, mais pas uniquement. Elles nourrissent les conversations.

A voir également sur Le HuffPost: Pour apprendre à reconnaître une fake news, cette vidéo complotiste est l’exemple parfait



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