« le web a amené un rafraîchissement total dans l’humour »


Les festivals humoristiques ont plongé à l’intérieur de deux crises. Sanitaire tout d’abord avec la pandémie. Numérique ensuite, avec le redéploiement des cartes de son industrie, suite à l’essor de YouTube, de Webedia, des réseaux sociaux, et de Netflix. Une période très complexe à laquelle le Montreux Comedy doit se remettre en question. Mais plutôt que de couler, à l’image du sort que subissent de plus petits festivals et cabarets, ce dernier investit. Un nouveau podcast baptisé « Yellow Mic » arrive.

Celui que l’on appelle le « MCF » au sein de l’équipe de direction est devenu un géant au poids colossal sur le paysage de l’humour francophone. Et tout cela grâce à internet. Un virage que le Montreux Comedy commençait à négocier début 2010 déjà, suite au sursaut de son patron et fondateur, Grégoire Furrer. L’homme à la tête d’un festival connu dans le monde entier pour sa chaîne YouTube aux 40 millions de vues mensuelles a accepté de s’entretenir avec Presse-citron.

L’objectif : en savoir plus sur sa vision. Un profil d’entrepreneur qui voit en l’ère du numérique un moyen de dépasser les frontières. Aux prémices d’un Netflix de l’humour ? Les rires gênés d’un fondateur passionné et passionnant, qui a essayé de comprendre les codes d’internet pour mieux s’en affranchir.

Grégoire Furrer, l’homme à l’origine du festival Montreux Comedy © Montreux Comedy

Presse-citron : Le Montreux Comedy Festival est connu dans l’ensemble des pays francophones avec sa chaîne YouTube, créée en 2009. Pouvez-vous revenir sur ce succès ?

Grégoire Furrer : J’ai découvert YouTube en 2008 lors d’une conférence en Corée du Sud. J’ai compris à ce moment-là qu’il s’agissait d’un outil qui allait me permettre enfin de réaliser le rêve que j’avais pour mon festival. Celui de pouvoir montrer de façon immédiate au monde entier une prestation live, à Montreux.

Quand on m’a présenté ce que pouvait devenir YouTube, je me suis dit que c’était une évidence. Avec ça, je pourrais mettre directement en lien les talents des quatre coins de la planète avec leurs fans à travers le monde. Je n’aurais plus à convaincre une chaîne de télévision.

Je suis rentré en Europe au cours de l’année, et c’est la première chose que j’ai dite à mon équipe. Il nous fallait un Community Manager pour aller tout de suite sur les réseaux sociaux et notamment YouTube, où nous avons commencé à mettre des contenus en 2010.

Presse-citron : À quel moment les choses se sont accélérées ?

Grégoire Furrer : Le démarrage fut assez lent. Les choses ont décollé en 2015. Au départ, YouTube, c’était le média des Youtubers. Nos contenus scéniques étaient mal reçus. On nous disait : « vous faites de la télévision sur YouTube, ça ne marchera jamais ». Alors nous nous sommes demandé si nous ne devions pas plus rentrer dans les codes.

Finalement, nous nous sommes résolus à nous dire que nous n’étions pas dans l’ADN de YouTube, mais que nous allions apprendre. Et pour apprendre, nous avons ajouté à Montreux des Youtubers et des gens de cet écosystème pour qu’ils viennent faire le contenu qu’ils voulaient, sur la chaîne du Montreux Comedy. Ce fut un bon choix, car il nous a permis d’apprendre comment fonctionnait ce milieu. De leur côté, ces personnalités ont mis du crédit au Montreux Comedy devant leurs fans, qui ont découvert la chaîne en grandissant avec.

Ces gens ont continué à nous suivre et les choses ont explosé sur la chaîne. Nous avons bâti une image d’une marque cool pendant ces cinq années, mais nous ne nous sommes jamais travestis. Nous avons commencé à lancer des humoristes qui nous ont fait confiance, à l’image de Kyan Khojandi, de Djimo, de Paul Mirabel. Nous étions en phase avec nous-mêmes, et le nom de Montreux a commencé à faire caution. Certains sketches sur YouTube, qui ne marchaient pas précédemment, ont décollé sur notre chaîne. En particulier grâce à l’image de référence du Montreux Comedy.

Sur internet nous ne nous sommes jamais travestis. Nous étions en phase avec nous-mêmes

Montreux Comedy Shirley Souagnon

Shirley Souagnon, la comédienne et humoriste fait partie des grandes stars du festival, et cumule des millions de vues sur ses sketchs publiés sur la chaîne YouTube du MCF © Montreux Comedy / Laura Gilli

Presse-citron : Grégoire, vous avez une vraie âme d’entrepreneur et vous n’hésitez pas à parler de « l’industrie culturelle » là où certains y voient un tabou. Vous avez toujours tenu de grandes ambitions, et l’ère d’internet offre une exposition très forte pour atteindre vos objectifs. À ce jour, le pilier digital est-il toujours au service du spectacle vivant, ou les choses se sont inversées pour s’expandre à plus grande échelle ?

G.F : Je crois qu’aujourd’hui, le spectacle vivant reste mon métier. Mais grâce au digital, je peux parler directement à ma communauté, à ceux qui aiment la marque. Il n’y a plus de filtre, à part nous. Et le public décide ce qu’il a envie de voir. Nous sommes fondamentalement des découvreurs de talents, et c’est ce que j’aime dans ma vie. Partir découvrir des nouvelles personnes que l’on n’a pas vu ailleurs, et c’est particulièrement ça que nos fans apprécient sur la chaîne, peut-être plus que lors du festival, où nous devons ajouter une dose de mainstream pour vendre nos billets.

Presse-citron : L’humour a toujours gardé un esprit jeune, ouvert, et le format de la télévision est vieillissant. Est-ce qu’en rencontrant le web et les réseaux sociaux, l’humour s’est trouvé une bouée de sauvetage ?

G.F : Je ne parlerai pas de bouée de sauvetage, mais je dirais une nouvelle vitrine, un nouveau marché, un nouveau lieu d’exposition. Le web a amené un rafraîchissement total dans l’humour. C’est-à-dire qu’aujourd’hui il y a de plus en plus d’humoristes qui débarquent sur le marché et qui peuvent parler directement à leur communauté grâce au web. Il y a vingt ans en arrière, vous mettiez des années à vous faire découvrir et vous faire reconnaître. Quelque part, quand vous commenciez à être reconnu, vous aviez déjà 10 ans de carrière. Alors qu’aujourd’hui, un humoriste peut, en l’espace de trois mois, passer du stade d’inconnu à mégastar.

Un humoriste peut, en l’espace de trois mois, passer du stade d’inconnu à mégastar

Presse-citron : Pour atteindre de grandes ambitions et reprendre la main sur votre modèle d’affaires, dépendrez-vous toujours de YouTube et des réseaux pour partager vos vidéos ? On imagine mal la production de Netflix sur YouTube… A-t-on le droit d’imaginer une plateforme de l’humour à la demande ?

G.F : C’est une très bonne question. (Grégoire marque une pause. Un petit rire gêné.) On y travaille, on y travaille…

Je crois que l’avenir est à la multiplication des plateformes, et des modes de consommation. Nous sommes en réflexion et en discussion pour créer notre propre plateforme pour le Montreux Comedy.

Mais nous aurons toujours besoin des modes de diffusion non propriétaires, comme sur Facebook, sur YouTube, mais aussi sur des chaînes de télévision, Netflix et Amazon. Je crois en cette dualité entre une diffusion ouverte et fermée. En revanche, je ne veux pas faire partie de ces acteurs qui se mettent à travailler que pour Netflix, ce qui a pour conséquence que vous appartenez à Netflix.

Nous voulons nous adapter à toutes les plateformes, et travailler avec tout le monde. Avec de nouveaux réseaux comme TikTok, on constate des habitudes de consommation très différentes, notamment dans les durées de visionnage. Il faut arriver à s’adapter à tout cela, et arriver à repenser la chaîne de droit et la chaîne d’exploitation, des contenus sur toutes les plateformes disponibles.

Presse-citron : Le MCF, c’est aussi un calendrier d’événements à l’international. Pouvez-vous nous en dire plus et nous expliquer si cela est en lien avec vos projets sur le web, sachant que vous expliquiez dans un podcast de la RTS être « à la base d’un projet qui change le monde, un projet international qui mette en avant l’humour pour faire rire la planète » ?

G.F : C’est beaucoup de questions en une. Moi, je crois que l’humour peut changer le monde. Je pense que le principe de rire ensemble amène à celui de vivre ensemble. On est dans un monde aujourd’hui qui est de plus en plus communautarisé. On se renferme de plus en plus. Il est donc plus que nécessaire de se rassembler, de regarder ce que fait l’autre, de s’ouvrir et de se remettre en cause. Et je pense que l’humour est quelque chose qui permet tout ça. Si je pouvais contribuer modestement – très modestement – à amener cet état d’esprit là, je serai ravi.

Je viens d’un petit pays, où il y a un million et demi de francophones, en Suisse romande. Chaque mois, la chaîne du Montreux Comedy fait 40 millions de vues. Vous imaginez bien qu’ils ne sont pas faits dans mon petit pays. Ils sont faits dans le monde entier, partout où il y a des francophones. J’ai donc envie d’aller amener la marque Montreux Comedy vers eux, mais aussi aller me nourrir de leurs expériences et de leur humour. On ne rit pas de la même manière en Afrique, au Québec, aux Caraïbes, qu’en France, qu’en Suisse…

J’ai envie que demain, le Montreux Comedy amène le meilleur de l’humour francophone dans le monde entier. J’ai envie de découvrir des talents au Congo, à Québec, et puis j’ai envie que tous ces talents-là se retrouvent sur les réseaux de Montreux Comedy. Si je réussis à fédérer l’humour francophone, j’aurai appris beaucoup de choses et j’aurai un modèle qui pourra certainement fonctionner dans la partie anglophone.

Chaque mois, la chaîne du Montreux Comedy fait 40 millions de vues

Presse-citron : Le MCF s’est associé avec le Canadien « Juste pour rire » dans le cadre d’un partenariat, depuis l’année dernière. En termes de stratégie numérique, quels sont vos projets en cours ?

G.F : Le Québec est un marché francophone fantastique. On a fait le choix de s’associer avec le numéro 1 de l’humour sur place et la vision que l’on a est de fabriquer des contenus ensemble. Nous développons une marque digitale baptisée « Montreux-Montréal», qui proposera des séquences hors scène, qui mélangeront des articles francophones québécois et européens. Il y aura un grand gala chaque année à Montréal, et un grand gala à Montreux. Une sorte de gala miroir.

Presse-citron : Le web et les réseaux sociaux ne sont pas utilisés que par le MCF. En perso, les humoristes lancent eux aussi leurs chaînes. Parmi eux, le Français Seb Mellia, a lancé un podcast, « 4 comiques dans le vent, mais à contre-sens ». Est-ce que ces différentes idées vous inspirent à lancer de nouveaux programmes, des contenus qui ne soient plus uniquement tirés du spectacle vivant ?

G.F : On vient d’engager un directeur artistique des contenus, en la personne de Matthieu Marot qui nous vient de Canal Plus (ancien directeur artistique du Studio Bagel). Nous l’avons engagé pour justement développer des contenus propriétaires sur nos réseaux, en plus des galas. Donc pour répondre à votre question, oui nous allons le faire, nous avons fait le pas de ménager quelqu’un qui aura cette mission-là.

Nous avons aussi fait un partenariat avec Targetspot, un agrégateur de podcast qui nous a mis sur plusieurs plateformes comme Spotify, Apple Podcast, etc… Nous avons développé un format original qui s’appelle « Yellow Mic », sous le principe d’interview artistique avec des artistes qui expliquent leur manière de créer et d’écrire, illustré par leurs sketches.

Pour l’instant, on engrange des contenus. On est en train de construire et voir encore pour la bonne formule. Quand on aura une série à proposer, on la lancera sur le podcast.

Nous avons développé un format original de podcast qui s’appelle « Yellow Mic »

Montreux Comedy 2020

Parmi ces humoristes de l’édition 2019 du festival, nombreux sont ceux qui ont vu décoller leur carrière grâce au web © Montreux Comedy / Laura Gilli

Presse-citron : Le MCF fait partie de ces rares festivals qui pourront avoir lieu en 2020, sauf indication contraire du Conseil fédéral. La crise sanitaire, dans tout ça : une période de changement, d’accélération ? Une période anxiogène qui est propice pour se lancer avec de grandes ambitions dans l’humour ?

G.F : C’est une vraie question. C’est un changement dans le monde, c’est évident. C’est très violent. Et il faut rester extrêmement lucide. Mais oui, c’était un accélérateur formidable pour la digitalisation. Je pense que pour ceux qui ont pris le virage digital, quelque soit l’industrie, on vraiment une chance de réussir cette transformation. Mais pour ceux qui n’avaient pas pris le virage digital, cela sera dur tant tout va très vite.

De mon côté, j’ai plutôt envie d’y voir les opportunités. Comme dans toute crise et dans tout changement, il y a des choses positives. Il va falloir être solide. À l’heure où l’on parle, le festival se fera, c’est sûr. D’une forme ou d’une autre. Qu’il soit hybride ou 100 % digital, il existera. Nous avons suffisamment d’actifs digitaux pour le faire, bien que nous avons énormément besoin du public, et c’est cette rencontre avec eux qui crée la magie de Montreux. Vraiment, on suit la situation au jour le jour.

Qu’il soit hybride ou 100 % digital, le festival existera



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